Jean-Louis Delpérié, associé Stratégie & Transformation Assurance chez KPMG, décrypte les grandes mutations à l’œuvre dans le secteur de l’assurance entre concentration du marché, pression sur les marges et impact du changement climatique. Il revient également sur le rôle clé de l’intelligence artificielle, appelée à devenir un levier central de performance durable, de transformation des modèles et d’amélioration de l’expérience client comme collaborateur.
INNOVATION ASSURANCE : Que représente KPMG dans l’assurance ?
Jean-Louis Delpérié : KPMG mobilise en France plusieurs milliers de collaborateurs, dont une part significative au sein de l’activité Conseil (Advisory). L’assurance et, plus largement, les services financiers font partie de nos principales practices. Ils constituent un axe stratégique majeur pour KPMG, tant par la diversité des expertises mobilisées que par la profondeur de notre présence auprès des acteurs du marché.
Les services financiers représentent près de la moitié du chiffre d’affaires du cabinet, ce qui illustre l’importance stratégique de la banque et de l’assurance pour KPMG. Nous mobilisons plusieurs centaines de professionnels dédiés au marché de l’assurance, avec une palette d’expertises très large : stratégie et transformation business, actuariat, risques et conformité, finance et comptabilité, ressources humaines, systèmes d’information, technologies, data et intelligence artificielle…
Cette combinaison entre expertise sectorielle forte et compétences métiers transverses fait aujourd’hui la solidité de notre position dans l’assurance, un secteur appelé à continuer de se transformer et de croître dans les années à venir.
À l’horizon 2030, anticipez-vous une concentration accrue du marché de l’assurance ou au contraire l’émergence de nouveaux acteurs spécialisés capables de s’imposer durablement ?
La dynamique de concentration du marché va, selon moi, clairement se poursuivre. Le secteur compte encore plusieurs centaines d’acteurs, dont beaucoup de petite taille. On observe déjà des mouvements importants, notamment dans la mutualité et les groupes de protection sociale, avec des rapprochements successifs et la constitution de pôles de plus en plus structurés.
Cette tendance est alimentée par plusieurs facteurs : la pression sur les marges, notamment en santé, en assurance auto, habitation ou risques professionnels, mais aussi la concurrence accrue des bancassureurs, qui disposent de structures nationales puissantes face à un marché encore fragmenté. La recherche d’économies d’échelle devient donc un levier essentiel pour préserver la rentabilité.
Il ne s’agit pas d’une frénésie de consolidation, mais bien d’une tendance de fond, progressive, qui va se poursuivre. Par ailleurs, les règles prudentielles, notamment avec Solvabilité II, favorisent aussi des gains techniques lorsque des modèles de risques différents sont mutualisés, ce qui améliore la solidité financière des groupes.
En matière de nouveaux entrants, les possibilités restent limitées. À ce stade, Alan est le seul acteur réellement susceptible de s’imposer durablement comme nouvel assureur. Son positionnement digital lui permet de bénéficier de structures de coûts plus légères, mais son enjeu majeur reste la maîtrise technique et la rentabilité à long terme. Selon son évolution, soit Alan parviendra à se développer de manière autonome à l’échelle européenne, soit il s’inscrira davantage dans un modèle hybride, en lien avec des acteurs traditionnels.
On observe d’ailleurs de plus en plus de modèles hybrides chez les grands groupes, combinant réseaux traditionnels et distribution directe. Les bancassureurs, de leur côté, s’ouvrent progressivement à la multidistribution (courtiers, grossistes, distributeurs) afin de trouver de nouveaux relais de croissance dans un marché français qui arrive à maturité en volume. Lorsque la croissance organique ralentit, l’intégration et les rapprochements deviennent des leviers naturels.
Dans un contexte de pression sur les marges et d’accélération technologique, quelles stratégies de développement vous semblent les plus créatrices de valeur : croissance externe, partenariats ou transformation des modèles existants ?
Il faut distinguer deux choses : l’évolution des risques assurés et le fonctionnement interne des compagnies.
Sur les risques, notamment en assurance habitation ou en assurance des biens professionnels, l’impact du changement climatique est majeur. Les événements climatiques extrêmes se multiplient, ce qui oblige les assureurs à transformer en profondeur leurs offres, leur sélection des risques et leurs politiques tarifaires. À l’avenir, la seule augmentation des primes ne suffira plus. Il faudra aller vers une tarification beaucoup plus fine, des zonages plus précis, davantage de prévention et une logique de services renforcée.
Nous allons vers un modèle d’assureur plus proche d’un « risk manager », qui accompagne ses assurés dans la prévention, le conseil et l’évolution des comportements – qu’il s’agisse du logement, des modes de déplacement ou des usages. Dans un contexte de raréfaction des ressources et d’augmentation des coûts de réparation, cette approche est gagnant-gagnant pour l’assureur comme pour l’assuré.
Sur le fonctionnement des compagnies, l’intelligence artificielle constitue un levier majeur de création de valeur. Les assureurs ont déjà expérimenté de nombreux cas d’usage : relation client, lutte contre la fraude, gestion des sinistres, souscription… L’enjeu est désormais le passage à l’échelle. Les technologies sont suffisamment matures pour permettre un déploiement massif, notamment à partir de 2025-2026.
L’IA vocale dans les centres d’appels, l’automatisation du traitement des e-mails et des dossiers, la reconnaissance visuelle pour l’évaluation des dommages sur les bâtiments ou les véhicules, ou encore les agents IA capables d’assister des comités de souscription sont autant d’exemples concrets. On assiste à une forme de « RPA augmentée », beaucoup plus puissante et collaborative.
Ces gains de productivité sont d’autant plus essentiels que le secteur fait face à un vieillissement de sa population : entre 15 et 20 % des salariés de l’assurance ont aujourd’hui plus de 55 ans. Le digital et l’IA permettront de compenser en partie cette baisse de main-d’œuvre disponible, tout en améliorant la qualité et la fluidité des parcours.
Selon vous, quels leviers de transformation seront réellement différenciants d’ici 2030 pour rester compétitif ?
L’intelligence artificielle restera au cœur de la transformation, avec une accélération continue de ses capacités. Les modèles de langage deviennent de plus en plus performants et permettent d’automatiser une part croissante de la relation client, de la production de contenus ou encore de la conception de parcours digitaux.
On observe également des gains très importants dans les domaines de l’IT : développement informatique, migration de données, gestion des incidents, cybersécurité ou conformité. La data joue un rôle clé, avec des efforts croissants de mise en commun de données jusqu’ici silotées, tout en développant des usages avancés sans nécessairement déplacer la donnée.
L’expérience client est un autre levier déterminant. Les assureurs doivent gérer une complexité croissante liée à la connaissance du risque, tout en simplifiant les parcours de souscription et de gestion. L’IA permet d’aller vers une personnalisation beaucoup plus fine, avec des services sur mesure, des recommandations ciblées et une relation client plus fluide.
Enfin, la transformation concerne aussi les équipes. L’IA n’est pas seulement un outil de productivité, c’est aussi un facteur de confort de travail. Chez KPMG, nous accompagnons les assureurs sur ces sujets à travers des offres dédiées, notamment autour de l’appropriation de l’IA par les métiers, du change management et de l’accompagnement des managers. L’objectif est clair : faire de l’IA un levier de performance durable, au service des collaborateurs comme des clients.
Jean-Louis Delpérié animera le débat inaugural « Structuration du marché et stratégies de développement dans l’assurance : perspectives 2030 » de la conférence Innovation Assurance 2026 le 29 janvier à Paris.
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